vendredi 30 décembre 2016

Mon avis sur "Criminal Loft" d'Armelle Carbonel

Si à quelques heures du réveillon, vous vient l'idée de faire  le show, restez branché, j'ai ce qu'il vous faut : Criminal Loft  le dernier thriller d'Armelle Carbonel. Il vient de paraître en format poche aux Éditions Milady et il est très show...

Les règles du jeu sont simples. Enfermer huit criminels condamnés à mort dans le Sanatorium désaffecté de Waverly Hills et les filmer pour divertir les amateurs de télé-réalité avides de sensations et de voyeurisme. A la clé, la liberté, mais pour un seul d'entre eux uniquement. Les candidats, six hommes et deux femmes, sont tous particulièrement dangereux et déjantés. Ils  ne se connaissent pas et ne connaissent pas le passé criminel des autres participants. Pour mieux émoustiller les téléspectateurs, les participants sont filmés 24 heures sur 24, guidés par une voix off, surveillés par deux matons. Pour échapper à l'injection létale, ils doivent convaincre le public coûte que coûte qu'ils méritent de vivre et de rester dans le loft. Pour ce faire, ils n'hésiteront pas à mettre en place tous types de stratagèmes quitte à pousser les autres à la faute. Voilà pour le décor. Pour le reste, tout n'est que manipulation, machiavélisme, hémoglobine et suspense. Bienvenue au loft !

Bien que l'idée départ de Criminal Loft puisse sembler originale, elle m'a immédiatement renvoyée à L’œil de Caine, le premier roman de Patrick Bowen duquel j'ai eu beaucoup de mal à me détacher. Trop de ressemblances sur le fond et la volonté de la part de ces deux auteurs de dénoncer la télé-réalité, le voyeurisme et la manipulation. Outre cette similitude, j'ai trouvé que les personnalités des criminels étaient inégales. Autant celles de John et d'Aileen sont bien appréhendées, autant celles des autres criminels, notamment de Linda ou de Wallace manquent à mon sens de profondeur, si bien qu'ils perdent en crédibilité et on a du mal à les imaginer en odieux criminels pervers. Côté écriture, le style est fluide, rythmé, l'ambiance bien retranscrite. Pour autant, Criminal Loft n'est pas la bombe ou le chef d’œuvre annoncé par certains. C'est un bon thriller qui réunit tous les ingrédients permettant de passer un agréable moment, mais je suis restée sur ma faim. C'est donc sans regret que je quitte le loft.

Belle lecture !

vendredi 23 décembre 2016

Mon avis sur "La voix des vagues" de Jackie Copleton


Si à quelques heures de Noël il vous manque encore un cadeau, ne cherchez plus. La voix des vagues est celui qu'il vous faut. Pour un premier roman, Jackie Copleton nous offre un récit aussi délicat qu'une fleur de cerisier japonais et aussi percutant qu'une bombe atomique.

Voici quatre décennies qu'Amaterasu Takahashi s'est exilée aux États-Unis avec son mari après la disparition de sa fille et de son petit fils. Déracinée, vielle et seule depuis que son mari est décédé, elle reçoit la visite d'un homme horriblement défiguré. Il se présente comme étant Hideo, son petit-fils, le fils de sa fille unique, Yuko. Amaterasu est bouleversée. Elle aimerait tellement le croire. Mais Amaterasu sait que Yuko et son Hideo sont morts le 9 août 1945, le jour où les américains ont bombardé Nagasaki. Elle se souvient avoir fouillé sa ville en ruine à la recherche des siens pendant des semaines. Avec cette visite impromptue, Amaterasu se replonge dans un passé douloureux dominé par le chagrin, la perte et le remord. Elle se remémore tout ce qu'elle a voulu oublier : son pays, sa jeunesse et sa relation compliquée avec sa fille.

Dès les premières pages, Jackie Copleton nous immerge dans la culture japonaise, nous fait vivre cette tragique journée du 9 août 1945, le jour où les américains ont largué une bombe atomique sur  Nagasaki. L'auteure nous narre une tragédie historique et familiale sur quatre générations où se mêlent secrets, amours et trahisons. La voix des vagues c'est l'histoire des Takahashi. On oscille entre présent et passé pour découvrir le Japon d'avant et d'après guerre. Passant de la narration à la lecture du journal intime de Yuko et des lettres de Jomei Sato, l'auteure qui a un grand sens du romanesque, nous dévoile minutieusement et subtilement chaque personnage. 

Magnifiquement construit, servi par une écriture subtile et élégante La voix des vagues est un roman lumineux, un récit d'amour et d'Histoire. Il est d'une beauté bouleversante et d’une grande poésie. 

Un conseil, laissez-vous bercer au son des souvenirs d'Amaterasu, venez vous imprégner de la culture nipponne où tout n'est qu'émotion contenue. 

Belle lecture !

dimanche 18 décembre 2016

Mon avis sur "Le premier jour du reste de ma vie..." de Virginie Grimaldi

Cela n'aura échappé à personne, il fait froid, souvent gris, nous sommes crevés, rien d'étonnant c'est de saison... Et oui, bienvenue en hiver ! Alors si les oranges et le ginseng sont de circonstances, sachez que lire des livres dits d'été en hiver, produit le même effet. Ils  reboostent. Le premier jour du reste de ma vie de  Virginie Grimaldi est un roman vitaminé. Il nous projette en d'autres saisons, d'autres lieux. C'est un anti-grisaille garanti.

Marie a la quarantaine. Mère au foyer, elle est de celles qui ont préféré s'occuper de leur famille plutôt que de leur carrière. Mariée, elle a toujours fermé les yeux sur les écarts de conduite de son goujat de mari. Voici des années que Marie fait semblant. Quand l’anniversaire de son homme arrive, comme d'habitude elle invite la famille, les amis, prépare la pseudo fête. Mais cette année, Marie lui fait un sacré cadeau. Son départ. Elle s'est payé une croisière. Trois mois pour faire le tour du monde en solitaire. À bord, Marie rencontre deux femmes qui, elles aussi, sont à la croisée des chemins. Camille vingt-cinq ans, s'ennuie dans son job et enquille les aventures amoureuses. Anne la soixantaine, n'a connu qu'un homme dans sa vie et il vient de la quitter. Trois générations de femmes qui s'accordent une parenthèse pour réfléchir à leur avenir et reprendre leur quête du bonheur…

Le premier jour du reste de ma vie est le premier roman publié de Virginie Grimaldi. C'est un feel-good book, idéal pour l'hiver. Il se lit avec plaisir comme on déguste une bonne glace en bord de mer, il est aussi léger qu'une petite robe d'été. Les personnages sont touchants, drôles, ils se retrouvent dans des situations quelque peu cocasses, pas franchement réalistes, mais rien de dramatique. Le style est fluide, le ton résolument moderne. 

Le premier jour du reste de ma vie est idéal pour l'hiver. Il redonne le sourire et l'espoir, c'est déjà beaucoup !

Belle lecture !

vendredi 9 décembre 2016

Mon avis sur "De beaux jours à venir" de Megan Kruse

Megan Kruse, 34 ans, enseigne la littérature dans l'Oregon. De beaux jours à venir est son premier roman. Malgré son jeune âge, l'auteure a choisi un sujet grave. La maltraitance conjugale, un sujet malheureusement toujours d'actualité.

Depuis des années, Amy subit la violence de Gary. Jusqu’au jour où elle reçoit le coup de trop et décide de s’enfuir avec ses deux enfants, Jackson, dix-huit ans, et Lydia, treize ans. Premier arrêt au Starlight, motel crasseux qui va leur servir de refuge. Tous les trois s'endorment sereins et soulagés, mais au petit matin Jackson a disparu. Croyant gagner l’amour d’un père qui le rejette, il est retourné chez eux et a trahi sa mère et sa sœur en lui révélant l’adresse du motel. Amy se rend alors à l’évidence : si elle veut assurer sa sécurité et celle de Lydia, elle va devoir abandonner son fils. Cette séparation brise le cœur de la petite fille, très attachée à ce frère doux et différent. Jackson, de son côté, doit désormais se débrouiller seul, tiraillé entre la recherche désespérée de l’amour paternel, sa culpabilité et sa difficulté à gérer son homosexualité naissante.

De beaux jours à venir est un roman grave, d'une infinie justesse. Sans jamais nous faire sombrer dans  le pathos, l'auteure nous plonge dans un drame familial, celui d'une femme qui a tout quitté pour un homme qui se révèlera être un véritable tyran. Violence psychologique et physique sont présentes et palpables. Pour en finir et se libérer de l'emprise maritale, il est parfois nécessaire de faire des sacrifices. C'est son propre fils que cette mère sacrifiera. Ce fils qui a besoin de son père pour se construire, de se faire aimer de lui pour aimer à son tour. A travers le personnage de Jackson, Megan Kruse aborde avec délicatesse la question de l'identité sexuelle et plus particulièrement de l'homosexualité. Elle aborde cette quête avec beaucoup de subtilité et d'amour. De beaux jours à venir évoque également l'amour fraternel, ce lien si particulier et si fort qui unit les enfants entre eux. 

Servi par une belle plume, subtilement construit, alternant les narrations, mêlant présent et passé, De beaux jours à venir brosse le portrait intime d'une famille bancale, déterminée à s'en sortir et pour laquelle, on pressent au bout du compte, de beaux jours à venir. Les personnages sont attachants, notamment celui de Jackson, et guidés non pas par la haine, mais par l'amour. 

De beaux jours à venir est un roman à découvrir qui vous offrira de beaux jours de lecture !

 

vendredi 2 décembre 2016

Mon avis sur "Un paquebot dans les arbres" de Valentine Goby

Valentine Goby est l'auteure d'une œuvre abondante et plusieurs fois récompensée. Elle écrit aussi bien pour les adultes que les enfants et ne craint pas d’aborder des thématiques historiques fortes. Un paquebot dans les arbres est son douzième roman et nous conduit à la rencontre des derniers « tubards » pendant les Trente Glorieuses.

Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants en famille d'accueil fait voler en éclats la cellule familiale, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine.  Petite mère courage, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, préserver la dignité de ses parents retirés dans ce sanatorium, modèle architectural des années 1930, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres.

Un paquebot dans les arbres est inspiré de l'histoire familiale d’Élise Bellion qui a fait découvrir à l'auteure le sanatorium d’Aincourt, situé à une cinquantaine de kilomètres de Paris dans le Val d'Oise. 
A travers l'histoire de Mathilde, jeune fille tout juste sortie de l'enfance, écrasée sous le poids des responsabilités, déterminée à égayer les week-ends de ses parents internés, à arracher son petit frère aux familles d’accueil, Valentine Goby nous plonge dans la France des Trente Glorieuses, de la Sécurité sociale et des antibiotiques, qui donnent à certains l’illusion de l’immortalité. Pour les autres, la maladie reste, comme l'a dit Jean-Paul Sartre "une exagération des rapports de classe". Les salariés bénéficiaient d’une protection et d’un accès aux soins, les autres faisaient comme ils pouvaient.  

Tubards, Paul et Odile ont, pour se soigner, puisé dans leurs économies, hypothéqué leur maison, abandonné malgré eux leurs enfants. Un combat contre le Bacille de Koch pour les parents, un combat pour rester digne malgré la faim, pour lutter contre l'éclatement de la cellule familiale pour leur cadette tout juste émancipée. La légèreté a laissé place à la gravité. 
"Elle reçoit sa première vraie paie, c'est une nouveauté aussi. ... elle vous énoncerait au centime près le montant de ses premières cotisations, merveilleux mot, co-ti-sa-tions, qui fait d'une visite chez le médecin un acte de routine, d'une grippe un état passager, il allège les souffrances physiques avant même leur apparition, dissipe l'effroi de la ruine."
Un paquebot dans les arbres est un roman grave et touchant. Son auteure nous épargne tout pathos, tout misérabilisme mais saisit avec force et beauté, la détermination d'une jeune femme décidée à résister, à aimer et à lutter. Un paquebot dans les arbres est une histoire d'attachement, de liens familiaux plus forts que tout. Une jolie découverte.

Belle lecture !

lundi 21 novembre 2016

Mon avis sur "Un travail comme un autre" de Virginia Reeves

Quel régal cette rentrée littéraire 2016, je n'en finis pas de me délecter de ses sélections ! Un travail comme un autre est l'une d'elles. C'est le premier roman de Virginia Reeves. Et cadeau bonux, il a remporté le Prix America 2016. Un bien joli début de carrière !

Un travail comme un autre nous plonge dans l'Alabama des années 1920. Roscoe T. Martin, ancien électricien, est devenu fermier malgré lui. Pour sauver l'exploitation familiale, Roscoe convainc Wilson, son ouvrier agricole noir, de détourner une ligne électrique de l'Alabama Power afin d'assurer un meilleur rendement. L'escroquerie fonctionne à merveille jusqu'au jour où leur branchement sauvage coûte la vie à un employé de la compagnie... Condamné à dix ans de travaux forcés, Wilson est envoyé dans les mines, condamné à vingt ans d'emprisonnement, Roscoe prend la direction du pénitencier de Kilby, perçu comme un modèle de modernité. Ce lieu de détention se révèlera tout aussi inhumain et violent  que n’importe quelle autre prison. Roscoe y fera d'étonnantes rencontres et exercera différents petits boulots insolites. Puis, quand le temps de la liberté retrouvée arrive enfin, il espère qu'au bout du chemin menant à la ferme, sa femme qui ne lui a jamais rendu visite, l'aura attendu. 

Un travail comme un autre est un roman grave et puissant à la fois. Sa construction alternant le récit de l'incarcération de Roscoe à Kilby, univers violent et impitoyable, et celui de sa vie d'exploitant agricole libre, nous permet de mieux cerner les états d'âme des personnages et de comprendre leurs contradictions. Si le thème de la culpabilité est placé au cœur de ce roman et est traité avec beaucoup de finesse, ceux de la filiation, du couple et du racisme sont également abordés. 

Il y a chez Virginia Reeves comme un arrière goût de Steinbeck, Faulkner ou de Jim Harrison. Elle nous propose un livre âpre sur la rédemption d'un homme sans jamais verser dans le pathos. 
Un travail comme un autre est un magnifique premier roman, servi par une très belle plume. Je ne peux que vous le conseiller, émotions garanties.

Belle lecture !

mercredi 16 novembre 2016

Mon avis sur "Le cri" de Nicolas Beuglet

Le projet MK-Ultra, ça vous parle ? Comment, vous ne connaissez pas ce projet secret de manipulation mentale développé illégalement de 1950 à 1970 par la CIA et le FBI ? Pas de souci, Nicolas Beuglet nous propose une séance de rattrapage avec son second roman, Le cri, largement inspiré de ce dérangeant projet.

Hôpital psychiatrique de Gaustad, Oslo. À l’aube d’une nuit glaciale, le corps d’un patient est retrouvé étranglé dans sa cellule, la bouche ouverte dans un hurlement muet. Dépêchée sur place, la troublante inspectrice Sarah Geringën le sent aussitôt : cette affaire ne ressemble à aucune autre…
Les énigmes se succèdent : pourquoi la victime a-t-elle une cicatrice formant le nombre 488 sur le front ? Que signifient ces dessins indéchiffrables sur le mur de sa cellule ? Pourquoi le personnel de l’hôpital semble si peu à l’aise avec l’identité de cet homme interné à Gaustad depuis plus de trente ans ? 
Pour Sarah, c’est le début d’une enquête terrifiante qui la mène de Londres à l’île de l’Ascension, des mines du Minnesota aux hauteurs du vieux Nice. Soumise à un compte à rebours implacable, Sarah va lier son destin à celui d’un journaliste d’investigation français, Christopher, et découvrir, en exhumant des dossiers de la CIA, une vérité vertigineuse sur l’une des questions qui hante chacun d’entre nous : la vie après la mort…

Dès les premières pages Nicolas Beuglet, scénariste (forcément ça aide...), nous plante un décor glauque pour mieux nous embarquer dans l'ambiance glaciale d'un hôpital psychiatrique où l'on pressent qu'il se déroule des évènements pour le moins douteux. Pressentiment très vite confirmé dès que le directeur de l'hôpital psychiatrique l'incendie volontairement comme pour mieux enfouir ses secrets. A partir de cet évènement et jusqu'à la fin, s'ensuit une course poursuite qui mènera Sarah à Christopher. Ensemble ils parcourront le globe pour tenter de percer le mystère du projet 488. 

Le cri est un thriller effroyable au style efficace et parfaitement maîtrisé. Une fois commencé, inutile d'envisager de poser Le cri, c'est littéralement impossible. Le rythme est soutenu, l'écriture nerveuse et fluide, les rebondissements fréquents, les personnages humains et attachants, l'histoire parfaitement documentée, ce qui ne la rend que plus crédible. Tous les ingrédients sont réunis pour rendre la lecture addictive et le lecteur totalement dépendant. Le cri et notamment le début m'a fortement fait penser à l'excellent thriller Glacé de Bernard Minier, édité également chez XO Editions. Reste à souhaiter à Nicolas Beuglet d'embrasser la même carrière que Bernard Minier. A priori, c'est parti pour !

Belle lecture à tou(te)s !

dimanche 6 novembre 2016

Mon avis sur "Ecoutez nos défaites" de Laurent Gaudé

Pour moi, Laurent Gaudé c'est Le soleil des Scorta, les Pouilles, une très belle plume et surtout un  auteur consacré en 2004 par l'Académie du Goncourt. Alors forcément, lorsque Babélio à l'occasion de sa masse critique, m'a proposé de chroniquer son dernier roman, Écoutez nos  défaites, je m'en délectais d'avance. Étais-je vraiment préparée à me confronter à l'horreur des guerres ?  

Assem Graïeb, un agent des services de renseignements français gagné par une grande lassitude est chargé de retrouver à Beyrouth un ancien membre des commandos d'élite américains soupçonné de divers trafics. Il croise le chemin d'une archéologue irakienne, Mariam, qui tente de sauver les trésors des musées des villes bombardées. En contrepoint de cette rencontre, le récit fait retentir le chant des trois héros glorieux : le général Grant écrasant les confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié dernier empereur d’Éthiopie, résistant au fascisme italien. Quatre époques s’entremêlent, quatre chefs de guerre espèrent la victoire plutôt que la défaite. Mais quand une bataille se gagne au prix de vies fauchées, de corps suppliciés, de terres éventrées, comment prétendre qu'il s'agit d'une victoire surtout lorsque l'histoire se répète sans cesse ? Peut-on réellement vaincre sans se perdre ? Et si finalement la défaite n’avait rien à voir avec l’échec ? Si l'essentiel était ailleurs comme apprendre à perdre, accepter la défaite ? 

Écoutez nos défaites est un roman choral polyphonique ambitieux qui nous interpelle sur le sens du combat, celui de la victoire, et surtout celui de la défaite. Il nous rappelle aussi qu'au bout du chemin, la mort nous attend tous. L'écriture de Laurent Gaudé est toujours aussi puissante, son style toujours aussi lyrique, son amour pour l'Antiquité et son érudition toujours présents. Pour autant, Écoutez nos défaites est-il accessible à tous ? Rien n'est moins sûr. Si j'ai apprécié la qualité d'écriture, la construction parfois confuse et le sujet du roman (si tant est qu'il s'agisse bien d'un roman) ne m'ont pas emportée. Est-ce une défaite ? Certainement pas, un rendez-vous manqué tout au plus.

Belle lecture !

mardi 1 novembre 2016

Mon avis sur "Mal de Pierres" de Nicole Garcia

Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas un livre que je vais chroniquer, mais l'adaptation au cinéma de l'un d'eux. Il s'agit de la magnifique adaptation par Nicole Garcia du roman de Milena Agnus, Mal de Pierres.

L'héroïne de Mal de pierres, Gabrielle (Marion Cotillard), a grandi au sein d'une petite bourgeoisie agricole de Provence des années 1950. Elle  rêve de vivre une passion amoureuse absolue. Elle croit la chose possible avec le professeur qui l'initie notamment à la littérature. Mais Gabrielle se méprend. Elle pense qu'à travers les romans qui parlent d'amour, cet homme lui adresse un message. Gabrielle ne supporte pas de se faire repousser par lui. Le scandale éclate. Ses parents, les villageois, tout le monde la croient folle. Gabrielle dérange. Et si la solution était de la marier ? A cette époque où les femmes n'étaient destinées qu'au mariage, ses parents décident de la donner à José (Alex Brendemühl), un ouvrier saisonnier qui travaille pour eux. José devra faire de Gabrielle une femme respectable et par là-même, mettre un terme au scandale. Gabrielle se voit enterrée vivante et jette à la figure de cet homme d'apparence rustre, qu'elle ne l'aimera jamais. Ensemble, ils partent s’installer à la Ciotat. Là-bas, l'état de Gabrielle ne s'arrangera pas. A l'occasion d'une fausse-couche, les médecins lui découvriront la maladie de pierres. Une cure thermale dans un sanatorium s'impose pour soigner ses calculs rénaux. Gabrielle devra y rester plusieurs longues semaines. Elle s'y ennuiera à mourir puis rencontrera un lieutenant blessé à la guerre d’Indochine, André Sauvage (Louis Garrel). André fera renaître en elle cette urgence d’amour. La cure touchant à sa fin, ils jurent de fuir ensemble, un jour, pas maintenant. Gabrielle a enfin trouvé ce qu'elle nomme "la chose principale" et entend bien aller au bout de son rêve, coûte que coûte.

Mal de pierres est un film dramatique remarquablement mis en scène par Nicole Garcia. Tout n'est qu'infinie lenteur pour submerger le spectateur et lui permettre de bien cerner la psychologie des personnages. Au fil du temps, on est embarqué dans la douce folie de Gabrielle, on découvrira la vraie personnalité de José. Ces personnages sont parfaitement incarnés par les acteurs. Marion Cotillard nous offre un jeu tout en délicatesse et d'une puissance absolue qui nous transporte. Sa quête de "la chose principale" devient la nôtre. Qu'un prix d'interprétation lui soit décerné, ne m'étonnerait pas, ce ne serait que justice d'ailleurs ! Quant à Alex Brendemühl, il interprète de manière exceptionnelle le rôle de l'ouvrier effacé, du mari qui courbe l'échine et se réfugie dans le silence pour se révéler être un homme tout en finesse et subtilement intelligent. Le costume de l'amant blafard et malade est merveilleusement endossé par Louis Garrel. Au-delà du jeu des acteurs, il y a les superbes plans larges ou serrés, les décors, les costumes qui finiront de nous embarquer vers cet ailleurs.

Tout au long de Mal de pierres, on est pénétré d'émotions. On ressort de ce film absolument bouleversé. Mal de pierres est un film à ne surtout pas rater !


 Bonne toile !

lundi 31 octobre 2016

Mon avis sur "Chanson douce" de Leïla Slimani

Tous les parents de jeunes enfants le savent, espérer une place en crèche c'est un peu comme le Père Noël, il y a longtemps qu'ils n'y croient plus. Reste alors la garde à domicile, encore faut-il trouver une nounou digne de confiance. Un vrai parcours du combattant ! Généralement le coup de cœur n'intervient qu'après un long et laborieux casting. Et quand enfin ce jour arrive, c'est un peu comme gagner au loto. C'est donc euphoriques que les parents peuvent envisager de laisser leur progéniture et filer s'épanouir professionnellement. Mais que savons-nous réellement de la nourrice de nos enfants, peut-on vraiment se fier aux apparences ? Telle est la thématique du second roman de Leïla Slimani, Chanson douce.

Après la naissance d'Adam, leur deuxième enfant, et ne supportant plus de n'être qu'une femme au foyer épuisée, Myriam, avocate pénaliste, a souhaité retravailler. Son mari,  Paul, assistant-producteur dans un studio d'enregistrement de renom, a d'abord mal accueilli la décision de sa femme, avant de s'y résigner. Commence alors une course effrénée à la recherche de la nounou parfaite (ou presque...). Et puis Louise est arrivée. Pour Myriam ce fut une évidence, comme un coup de foudre amoureux. Même Mila, leur petite fille au comportement habituellement si difficile, s'est transformée au contact de cette femme blonde aux cheveux relevés en chignon.  Louise s'avérera être une fée du logis comme on en rêve. Avec elle les enfants sont calmes et bien peignés, le ménage tenu au cordeau, le dîner préparé. La famille idéale en quelque sorte. Au fil des mois, Louise apprivoise chacun jusqu'à se rendre indispensable. Puis peu à peu, de discrètes notes discordantes se font entendre, jusqu'au jour où Louise commettra l'irréparable.  Mais comment a-t-elle pu en arriver là ?

Avec Chanson douce Leïla Slimani traque les incohérences des apparences. Dès le début, elle nous livre le dénouement, "le bébé est mort", pour mieux rembobiner le film et disséquer ce qui a pu pousser une femme à une telle atrocité. Elle évoque la lutte des classes, mais au-delà, la dérive d'une personne qui cultive des sentiments de haine et d'envie jusqu'à basculer dans la folie. 

Le tour de force de Leïla Slimani tient à son style d'écriture magistralement maîtrisé. Son roman est toujours sous tension. Une fois commencé, impossible de le lâcher, Chanson douce se lit en apnée, il est absolument jubilatoire et est du même acabit que l'excellent roman  d’Emmanuel Carrère l'Adversaire.

Belle Lecture !

dimanche 30 octobre 2016

Mon avis sur "Comment tu parles de ton père" de Joann Sfar

Dessinateur, scénariste, réalisateur, auteur, Joann Sfar a plus d'une corde à son arc. Serait-il boulimique ou aurait-il besoin de combler un vide pour être aimé ? C'est à l'occasion du décès de son père couplé de sa séparation avec la mère de ses enfants, que Joann Sfar temporairement incapable de dessiner, a ressenti le besoin de se dévoiler et de lever le voile sur son enfance. Il a convoqué l'enfant qu'il a été et ses souvenirs qu'il a consignés dans un récit tout simple tantôt tendre, tantôt dur, souvent touchant et drôle, Comment tu parles de ton père.

André Sfar, le père de Joann est né "l’année où tonton Adolf est devenu chancelier : 1933". Juif pratiquant, il a commencé par porter des caisses de bonbons dans les usines avant de devenir un brillant avocat engagé dans la lutte contre le néo-nazisme tout en défendant des putes, puis des truands, et enfin des banques.  Il était bagarreur doublé d'un grand séducteur qui se tapait toute la Côte d'Azur. Son agonie aura duré huit jours. Joann Sfar a voulu lui rendre un hommage sincère et sans concession. Il évoque également sa mère décédée alors qu'il n'avait que trois ans ainsi que son grand-père maternel, cet homme qui lui a révélé la vérité. Non sa mère n'était pas en voyage, elle était bel et bien morte. 

Orphelin de père et de mère, Joann Sfar a ressenti le besoin de libérer ses émotions en consignant par écrit ses pensées et ses souvenirs d'enfance. Puis, prenant conscience que son deuil était  finalement universel, il a décidé de publier un roman autobiographique et picaresque d'une famille peu ordinaire. Comment tu parles de ton père est un récit un poil brouillon, intime mêlant émotion, humour et autodérision. Bien que tout le monde n'ait pas eu la chance d'avoir un père comme André Sfar, ce roman ne m'a néanmoins pas transportée, certainement parce que l'écriture de Joann Sfar est très différente de ses précédents romans, elle n'a rien d'exceptionnel, le style y est très, trop familier. Dommage !

Belle lecture !

vendredi 28 octobre 2016

Mon avis sur "Hier encore, c'était l'été" de Julie de Lestrangue

A force de voir passer des critiques positives, de lire de-ci de-là  qu'il était résolument optimiste, ayant découvert l'aventure de son auteure, d'abord auto-éditée via la plateforme d'Amazon, puis une fois son public rencontré, publié aux Éditions Mazarine, je ne pouvais que me laisser séduire par ce premier roman au titre évocateur, Hier encore c'était l'été

Hier encore c'était l'été pour Alexandre, Marco, Sophie, Anouk et les autres qui se connaissent depuis l’enfance et avant eux leurs parents, leurs grands-parents. Deux chalets de vacances en Savoie auront soudé l'amitié de deux familles et leur descendance. La troisième génération nous embarque au cœur des années 2000. Une décennie à suivre les tribulations de ces adultes en devenir. Ensemble ils sont nés, ensemble ils ont grandi. Et puis soudain, ils sont happés par le tourbillon de la vie qui les a cueilli sitôt leurs études achevées. C'est à travers la voix d'Alexandre que l'on va suivre leur parcours.  En dépit des embûches, des embrouilles, des départs, subsistent l’amitié, la complicité, les fous-rires, les joies et toujours l’amour.

Hier encore c'était l'été est un roman familial choral intergénérationnel résolument contemporain où enfants, parents et grands-parents cohabitent chacun avec leurs préoccupations, leurs doutes, leurs questionnements. Ce roman résonne tel un écho qui nous parviendrait de nos entrailles. Il nous renvoie à notre histoire, notre relation avec nos ascendants, nos éventuels descendants, nos amis. Il nous parle de notre quotidien, de nos petites victoires, de nos peines. Tendre portrait d'une génération certes un peu privilégiée, Hier encore c’était l’été est un roman touchant, résolument optimiste qui fait du bien. Il redonne espoir à la jeunesse. Même si parfois elle est déboussolée, confrontée à la réalité économique, politique, cette jeunesse est loin d'être désœuvrée, elle est en quête de sens, d'engagements. 

Hier encore c’était l’été se lit comme on déguste un bon cornet glacé, c'est une gourmandise que l'on a envie de laisser fondre sur la langue pour faire durer le plaisir. La plume de l'auteure est fluide, ses dialogues sont frais, ce premier roman est à lire ne serait-ce que pour se rappeler que oui, Hier encore c’était l’été.

Belle lecture !
 

mercredi 19 octobre 2016

Mon avis sur "La nuit avec ma femme" de Samuel Benchetrit

Août 2003, alors que la France est écrasée par la canicule et connaît un épisode de surmortalité, ailleurs en Lituanie une femme tombe sous les coups de son amant jaloux. Elle, c'est Marie Trintignant. Elle était mariée à Samuel Benchetrit, ensemble ils ont eu un fils. Elle l'avait quitté pour un autre homme. Cet autre lui a ôté la vie. Les années ont passé, pas le besoin de s'exprimer, pas même le manque. Il a fallu que Samuel Benchetrit prenne de la distance, de la hauteur pour ne pas céder à la haine. Qu'y a t-il plus fort que la haine, si ce n'est l'amour ? Samuel Benchetrit a aimé et continue d'aimer celle qui est devenue la morte de sa vie. La nuit alors que ses insomnies l'empêchent de rêver, elle vient le visiter. Une nuit, il l'a convoquée, c'est La nuit avec ma femme.

Une nuit pour parler, se confier, se rappeler, déambuler dans les rues de Paris. Une nuit pour lui montrer ce qu'est devenue sa vie sans elle et lui raconter comment il a annoncé à leur petit garçon alors âgé de cinq ans, qu'il ne verrait plus jamais sa maman. Une nuit pour lui révéler comment ensemble ils ont survécu à ce drame, comment ils ont aimé de nouveau.
Tous les super-héros sont orphelins, j'ai remarqué ça... Batman, Spider-Man, Harry Potter... Il faut deux traumatismes pour qu'ils développent leurs pouvoirs... Le premier à l'enfance, la perte d'un parent... Le second, plus tard à l'adolescence.
La nuit avec ma femme est un livre intimiste, plein de retenue et loin de tout sensationnalisme. C'est un bouleversant hommage à une femme qui croquait la vie et s'est fait croquer par la mort. Mais La nuit avec ma femme c'est également une histoire sur la violence faite aux femmes. Une histoire  d'hommes. L'un subit les conséquences de la violence de l'autre et le raconte. La nuit avec ma femme est un livre court, intense, digne. Un véritable hymne à l'amour.

Belle lecture !

dimanche 16 octobre 2016

Mon avis sur "Désorientale" de Négar Djavadi

Décidément, la rentrée littéraire 2016 foisonne de petits bonheurs. Désorientale est un de ceux-là. C'est un premier roman, le tout premier de Négar Djavadi, scénariste, parisienne depuis qu'elle a fui l'Iran en 1981 alors qu'elle n'avait que onze ans. Désorientale est une saga familiale dont le destin des personnages est dévié par l’Histoire contemporaine d'un pays, l’Iran.

Tout commence dans une salle d'attente de l'hôpital Cochin. Kimiâ Sadr suit un protocole d'insémination artificielle depuis de longs mois. C'est le grand jour, elle doit se faire inséminer. L'attente dure. Kimiâ n'est pas accompagnée. Sa maternité tant espérée la renvoie inévitablement à sa famille, ses deux sœurs, ses parents, ses innombrables oncles, sa grand-mère. Bien que Kimiâ ait toujours tenu à distance sa culture d'origine, là, dans cette salle d'attente son passé la rattrape. Au gré des rendez-vous médicaux, ses souvenirs entremêlés ressurgissent. Ils  nous propulsent en Iran. L'histoire de la famille Sadr est déroulée par bribes, par anecdotes. C'est toute la lignée qui est évoquée, des ancêtres originaires du nord de la Perse jusqu'à ses parents, Darius et Sara, opposants au régime du Shah puis de Khomeiny. Leurs opinions les contraindra à quitter définitivement l'Iran pour atterrir en France, après avoir traversé à cheval le Kurdistan. Deux pays, deux cultures différentes et un évènement. Le tout mènera à la désorientalisation.

Outre le fait qu'indéniablement Négar Djavadi a une plume, c'est la construction de son roman que j'ai particulièrement apprécié. Les allers retours entre la salle d'attente de l’hôpital Cochin et l'Iran sont savamment dosés, la maternité ou du moins son éventualité et la naissance subséquente sont placées au cœur du roman. Ces thèmes sont érigés telle une colonne vertébrale. Pour autant, bien que Désorientale donne voix à plusieurs femmes, il n'est pas un livre de femmes, pour les femmes. Les hommes y sont très présents, notamment Darius, le père qui attend impatiemment ce fils aux yeux bleus qui ne viendra jamais. Le thème de l'exil qui engendre une nécessaire seconde naissance et une quête d'une nouvelle identité sont subtilement amenés toujours à travers des anecdotes teintées d'humour et d'amour. 
"On aurait dit que Sara jaillissait de sa bouche pour défendre une de ses plus chères causes : la maternité. La maternité qu'elle considérait, je vous le rappelle comme le Graal de l'existence dont l'épreuve principale était le couple."

"Rien ne ressemble plus à l’exil que la naissance."

Désorientale se déploie tel un bon vieux 33 tours en deux faces (la A et la B) sur lesquelles défile l'histoire des Sadr sur trois générations : les tribulations des ancêtres, une décennie de révolution politique, les chemins de traverse de l'adolescence en France, l'ivresse du rock et la découverte d'une autre identité.
Désorientale est un hymne à la Vie, à la Liberté. Ce roman a permis la naissance d'une auteure, Négar Djavadi. Sa troisième naissance.

Belle lecture !


P.s. : Message personnel à l'auteure : Non, Négar Djavadi, la série "Peyton Place" n'est pas inconnue des français, du moins, moi je la regardais... Mais j'en conviens, peu s'en souviennent...

dimanche 2 octobre 2016

Mon avis sur "Une simple lettre d'amour" de Yann Moix

Je ne vous ferai pas l'offense, du moins je ne lui ferai pas l'offense de le présenter, tellement Yann Moix a une haute opinion de sa personne. Il pense être connu et reconnu pour son talent. Oh que dis-je ? Quelle insulte ! Point de talent, juste du génie. 
Le ton est donné, pensez-vous ?...
Et bien non, pas du tout, je ne vais pas dézinguer cet auteur (car il est pour moi avant tout un auteur), je l'apprécie vraiment. J'aime sa timidité qui le rend odieux, agressif, j'aime son cynisme, sa provocation, sa répartie, son écriture. Et ce que j'aime par dessus-tout c'est Une simple lettre d'amour

Cette lettre, loin d'être simple, s'adresse à une femme que l'auteur a beaucoup aimée, qui l'a quitté parce qu'il était insupportable, invivable. Il écrit cette lettre au nom de celui qu’il était vingt ans plus tôt. Présentée comme un roman, elle s'apparente plutôt au coming out de Yann Moix sur l'effroyable consommation des femmes qu'il a pu faire et que certains hommes peuvent faire à un moment donné de leur vie. Cette lettre s'adresse à une femme et à travers elle, à toutes les femmes, les potentielles proies du prédateur au regard pénétrant qui dès qu'il les repère les voient tel un "réceptacle à jouissance, des orifices à contentement, des cargaisons que l'on pelote." 
Yann Moix aborde la question de la perception amoureuse du point de vue masculin et décrypte ainsi leur psychologie. Le bandeau "Les hommes ne savent pas aimer" révèle déjà la teneur de son analyse. Peut-on vraiment à partir de sa propre expérience en tirer de telles généralités ? Certainement pas. Mais l'essentiel n'est pas là... 
 Un homme, quand il aime, aime toujours déjà ailleurs ; il appelle "femme de sa vie" la prochaine femme qu'il rencontrera - il vaque de brouillons en brouillons. La définitive, pour lui, est incessamment la suivante. 
Fidèle à son image, l'auteur manie aussi bien la provocation que les mots. Il a le sens de la formule, ça claque, ça cingle. Il est tellement cynique parfois, qu'il en devient risible. L'animal aurait-il peur, aurait-il été blessé ? 
Mes amours étaient des viandes ; un hachis de gibiers, de la fumée d'aliments. De la triste consommation.
Mais Yann Moix est avant tout un homme de lettres et un romantique qui s'ignore (ou pas...). La description de sa rencontre avec celle qu'il  aura cru tant aimer est sublimement écrite. Il en est touchant, attendrissant.
Je me trouvai coi devant ton mystère. Tu étais sublime et redoutable. Tu rugissais sans ouvrir la bouche. Je n'avais plus qu'à me soumettre, qu'à contrecarrer l’éloignement très infini qui nous séparait. Il me fallait trouver la porte du triomphe : oh peu de chose, une blague, une saillie. Il me fallait t'ouvrir au plus vite.
Parfois véritable salaud, parfois romantique idéal, impossible de rester indifférent et de résister à Yann Moix. Est-ce finalement cela un prédateur ?
Ce serait toi, c'était toi, l'élue. Je ne voulais pas me marier parce que le mariage c'est pour toute la vie, et que toute la vie, pour t'aimer, me semblait un peu court.
Lettre d'amour ou de désamour, toujours est-il qu'Une simple lettre d'amour est absolument jubilatoire.
L'amour c'est de l'infini qui se rétracte.
Belle lecture !
 

vendredi 30 septembre 2016

Mon avis sur "Riquet à la houppe" d'Amélie Nothomb

La vie est remplie de premières fois. Riquet à la houppe est l'une d'elles. Et oui, c'est la première fois que je lis du Amélie Nothomb. Pourtant j'ai déjà essayé. Je me souviens par exemple, que Métaphysique des tubes m'était littéralement tombé des mains. N'en parlons plus ! D'autant que si certaines premières fois s'annoncent délicieuses, je sais maintenant que l'on peut s'en délecter. Riquet à la houppe m'a procuré cette émotion. Revisiter le conte de Perrault, pour redonner aux lecteurs un peu de leur enfance perdue, en voilà une belle idée ! 

Enceinte à quarante-huit ans pour la première fois, Énide attendait l'accouchement comme d'autres la roulette russe. Ce qu'Énide ne savait pas encore c'est que ce bébé serait particulièrement laid,  vraiment laid et qu'il le resterait toute sa vie durant. Peu importe, Énide et Honorat se résignèrent à aimer leur rejeton. Conscient de sa répugnance, Déodat la compensera par son intelligence hors norme.  Non loin de là, Lierre et Rose donnèrent naissance à une petite Trémière d'une beauté exceptionnelle mais dotée de peu d'esprit. Trop accaparée par son activité professionnelle, Rose confiera sa fille à sa propre mère. Trémière sera élevée par Passerose. 
L'un est laid mais aimé de ses parents, l'autre est belle mais délaissée de ses géniteurs, deux destins qui divergent et pourtant qui vont converger. Tous deux doivent affronter le regard des autres. L'un parce que particulièrement hideux, l'autre parce que gâtée par dame nature. L'un et l'autre seront harcelés et marginalisés quand retentira la cloche de l'école. L'un s'en sortira grâce à son extrême intelligence, l'autre parce qu'elle ne captera pas tous les propos et sous-entendus des autres. Bien que tout semble les opposer, Déodat et Trémière finiront par se rencontrer pour ne plus se quitter...

Riquet à la houppe a beau être un conte du XVIIème siècle, il est vraiment d'actualité. Il faut dire qu'Amélie Nothomb l'a modernisé. Avec finesse, subtilité et beaucoup d'humour elle égratigne notre société actuelle. Explorant les contrastes, Amélie Nothomb dénonce, à travers ce conte, le diktat de notre société, l'apparence. Mais attention pas n'importe laquelle, celle qui reste acceptable. Elle démontre qu'être différent de par sa laideur ou sa beauté est finalement un handicap qui produit les mêmes effets. Il met, celui qui en est porteur, au ban de notre société. Amélie Nothomb combat également les préjugés. Elle a fait de Trémière une jolie illustration du célèbre "Sois belle et tais toi". Une fille ne pourrait donc pas être à la fois belle et intelligente ? Mais heureusement l'auteure respecte les codes du conte...

Et parce qu'une telle première fois, en appelle forcément d'autres, je crois que je n'ai pas fini de me délecter...

Belle lecture !

lundi 26 septembre 2016

Mon avis sur "Petit pays" de Gaël Faye

Né en 1982 au Burundi d'une mère rwandaise et d'un père français, Gaël Faye a connu la guerre civile et le génocide des Tutsi au Rwanda, avant d'arriver en France. Après des études dans la finance et avoir travaillé deux ans dans la City, il a préféré embrasser une carrière d'auteur compositeur interprète de rap. Son premier album solo, Pili Pili sur un Croissant au Beurre est sorti en 2013.  
Du rap au roman, il n'y avait qu'une ligne, que Gaël Faye a franchi avec succès. Petit pays est son premier roman. Et quel premier roman ! Pas étonnant qu'il ait déjà raflé le Prix du roman FNAC 2016 et à en croire mon petit doigt, ce n'est qu'un début...

Nous sommes en 1992, au Burundi. Gaby, dix ans, vit avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gaby, passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce  « petit pays » d’Afrique. Gaby  verra ses parents se séparer, la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence va l'envahir, l’imprégner et tout va basculer. Gaby se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français…
"Quand je serai grand, je veux être mécanicien pour ne jamais être en panne dans la vie."

Avec un sens du romanesque que l'on présume inné, Gaël Faye fait ressurgir un monde oublié, celui des parfums de l'enfance. Petit pays est en quelque sorte sa « madeleine de Proust » 
Il y est question de bonheurs simples, d'une bande de cinq gamins baptisée les Kinanira Boyz, qui se retrouve après le déjeuner dans leur quartier général, l'épave abandonnée d'un Combi Volkswagen au milieu d'un terrain vague. Ils discutent, rigolent, fument en cachette, écoutent les histoires incroyables de Gino, les blagues des jumeaux, assistent aux expériences d'Armand, capable de toucher son nez avec sa langue, de décapsuler des bouteilles avec ses dents et de tant d'autres choses encore.  
Dans ce Combi, ils dégustent les mangues chapardées dont le jus coule sur le menton, les joues, les bras, les vêtements, les pieds. Dans ce Combi,  ils rêvent beaucoup, s'imaginent, le cœur impatient, les joies et les aventures que la vie ne manquera pas de leur réserver. 
Ils faisaient les quatre cents coups, ils étaient heureux et tranquilles...
Et puis la guerre a éclaté au Rwanda. 
Le temps de l’insouciance et ses petits bonheurs ont volé en éclat, pour laisser place aux tourments et aux interrogations d’un enfant pris dans une Histoire qui va le propulser vers l'horreur et le déracinement. Les Kinanira Boyz sont devenus une bande d’exilés, de réfugiés, d’immigrés, de migrants. 
"Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés sont mazoutés à vie."

Le génocide, Gaël Faye l'a connu. Bien que Petit pays ne soit pas un roman autobiographique, l'auteur s'est  largement inspiré de son vécu pour évoquer ce drame. Mais avant l'indicible, il nous narre son enfance, semblable à toute autre avant d'exploser et de propulser les siens aux quatre coins du monde.   
Cette  histoire, Gaël Faye nous la livre sans pathos, d'abord avec humour, puis avec une certaine pudeur et toujours avec délicatesse. On ne vit pas le génocide frontalement, mais de biais, à travers l narration de Gaby, cet enfant devenu un homme un peu trop brutalement. 
"Mon identité pèse mon poids de cadavres."

Petit pays nous parvient tel un cri. Il est d'une force exceptionnelle, parcouru d’ombres et de lumière, de tragique et d’humour. Petit pays n'a rien d'un petit livre, bien au contraire ! 
Il est de ceux qui nous imprègne des couleurs, des goûts, des rythmes, des drames de l'Afrique avec tant de justesse, de douceur et de gravité mêlées qu'il sera à jamais gravé dans nos mémoires.   
Un conseil, lisez-le ! 
Belle lecture !

mercredi 21 septembre 2016

Mon avis sur "Espagnes" d'Alain Freudiger

C'est bien connu, les histoires les plus courtes sont les meilleures. En littérature, les récits brefs avec une chute inattendue sont un régal pour le lecteur et nécessitent un vrai talent d'écriture. Les nouvelles de Guy de Maupassant, de Stefan Zweig ou de Milan Kundera pour ne citer qu'eux, m'ont laissé un souvenir impérissable. J'en salive encore...
Alors, lorsque Babelio m'a proposé de chroniquer Espagnes, le recueil de nouvelles d'Alain Freudiger, ces délicieux souvenirs de lecture ont refait surface. Je me réjouissais de renouer avec ce genre littéraire. Et pourtant...

Espagnes regroupe treize nouvelles sur le thème, plus ou moins apparent, de la rupture et de la recomposition. La quatrième de couverture nous promettait une immersion dans des scènes tirées du quotidien (une entraide au bureau entre collègues, une prise de pouvoir au sein d’une association, les envies d’un adolescent dans un village isolé ou une crise de colère en face d’un immeuble), une réalité malmenée par des détails symboliques, comiques ou absurdes. Autant de promesses non tenues !
En effet, l'auteur n'a pas réussi à m'emporter dans son univers. J'ai vu défiler des histoires, comme on voit défiler un paysage sans charme particulier. Je suis restée plantée là sur un trottoir à attendre une émotion qui n'était pas au rendez-vous, pourtant je l'ai cherchée. Je l'ai cherchée à travers une poignée de gravier, un être cher disparu, un pays verdoyant quitté, un castor rongeur, une fenêtre, une salle de réunion et même à travers un haricot moisi. À force d'attendre quelque chose qui ne vient pas, on finit par s'ennuyer et à songer déjà à ses prochaines lectures ce, même si l'on persévère parce que l'on espère jusqu'au bout...

Bien que l'écriture ne soit pas déplaisante, il m'a manqué l'essentiel, les émotions. Dommage, vraiment !

Malgré cette déception, je tiens à remercier Babelio ainsi que les Éditions La Baconnière de m'avoir sollicitée. Votre confiance m'honore.

Belle lecture !